Osons la BD en classe de FLE !


Auteur : Julien Nairaince


Introduction

« La France aime le 9ème art : une année de la bande dessinée partout en France et à l’international ». C’est avec ces mots que le ministère de la culture souhaitait promouvoir ce marathon événementiel mondial que devait être « BD 2020 ». Hélas, la situation sanitaire due au Covid19 a compromis la tenue de nombreuses manifestations prévues cette année. 

Pourtant, si l’on en croit le site officiel de cette « Année nationale de la BD », près de 2 000 évènements ont pu avoir lieu ou vont être organisés jusqu’en juin 2021, l’aventure bédéphile ayant été prolongée jusqu’à l’été prochain.

Il est donc plus que jamais temps, chers enseignants, de déconfiner toutes ces œuvres graphiques cloîtrées dans vos bibliothèques et de les faire revivre auprès de vos apprenants.

Et si vos étagères ne peuvent soutenir davantage le poids des albums d’un jeune reporter belge ou d’irréductibles gaulois, pourquoi ne pas explorer depuis chez vous et en quelques clics la librairie numérique « culturethèque » proposée par l’institut français ?

Si, malgré vos recherches, vous étiez en manque d’inspiration pour introduire la BD dans votre classe de FLE, peut-être trouverez-vous votre bonheur grâce aux Éditions Maison des langues (EMDL) et leur roman graphique intitulé Manon, échec au roi, des auteurs Ernesto Rodriguez et Christian Lause. Spécialement conçu pour des apprenants d’un niveau A2, enrichi d’un glossaire multilingue et d’une dizaine d’activités, cet outil « clés en main » au graphisme séduisant et au scénario captivant achèvera de vous convaincre de l’utilité de la BD en classe de FLE.

La BD et les Français : gare aux idées reçues !

Avant d’exploiter la bande dessinée en classe de FLE, il peut être intéressant d’en connaître l’importance et la réputation dans le pays dans lequel vous enseignez. Est-elle culturellement acceptée et plébiscitée ? Quels genres de BD sont principalement lues par vos publics apprenants ? À quoi associe-t-on la lecture d’une œuvre graphique ? Est-ce un genre plutôt « masculin » ou « féminin » ? Etc. 

Ces questions sont posées chaque année à un panel représentatif de Français par le Centre national du livre (CNL) et sa dernière étude publiée en septembre 2020 a de quoi surprendre. Cette enquête révèle par exemple que si les albums sont les BD les plus lues chez les jeunes comme chez les adultes (albums de jeunesse et albums de genre compris), les mangas arrivent en seconde position chez les préadolescents et adolescents. Les BD écrites en langue française et de culture francophone (la BD dite « franco-belge » notamment) restent les BD les plus vendues en France mais elles ne représentent « que » 55% des ventes, les 45% restants étant des traductions (Mangas, Comics… ). Un premier constat s’impose : les Français ne plébiscitent pas à une très large majorité la bande dessinée francophone et d’autres genres venus d’ailleurs ont le vent en poupe dans l’hexagone en 2020, ce qui incite d’ailleurs certains auteurs français à adopter et adapter ces genres, à l’image du « Manfra », le manga « made in France ». 

Une autre donnée issue de l’enquête du CNL est quant à elle moins surprenante : les jeunes Français lisent beaucoup de BD. Ainsi, plus de 80% des 9-13 ans lisent régulièrement des bandes dessinées et ils sont encore plus de 70% à l’adolescence. Et si les Français, jeunes et moins jeunes, apprécient autant la BD, c’est parce qu’ils l’associent en premier lieu au plaisir, à la détente, à l’évasion et au rêve. À l’inverse, adultes et enfants sont assez d’accord sur un point : la bande dessinée serait moins en capacité de faire réfléchir le lecteur et serait moins instructive. En somme, ce ne serait pas là son objectif principal. Cette opinion assez largement partagée a de quoi étonner, surtout lorsque l’on connaît la richesse thématique dont recèlent la BD de genre et le roman graphique, entre autres. Prouver que l’on peut apprendre des choses et réfléchir à travers la BD, voilà une première mission de l’enseignant afin de tordre le cou à ces quelques idées reçues sur la BD.

Enfin et pour achever ce tableau représentatif du lien entre les Français et la BD, il est à noter que les lecteurs de bandes dessinées restent dans l’ensemble très majoritairement masculins, d’où l’importance de valoriser également dans les classes de FLE les œuvres graphiques mettant en scène des personnages féminins (Manon, échec au roi en est un exemple) et de mettre en avant les scénaristes et dessinatrices de bandes dessinées (Claire Bretécher, Marjane Satrapi, Marguerite Abouet, Cécile Bidault pour ne citer qu’elles).

Vous l’aurez compris, gare aux idées reçues ! Non, la bande dessinée n’est pas uniquement une histoire belgo-française destinée à un public exclusivement francophone. Oui, la BD peut favoriser plaisir et détente aussi bien qu’elle peut instruire ; et non, la BD n’est pas qu’une passion qui se transmet de père en fils. Si les Japonais distinguent les mangas pour les filles (« Shōjo ») des mangas pour les garçons (« shōnen»), la bande dessinée peut aussi tout à fait être un support mixte et « non genré » pour la classe.  

Tous les chiffres de cette étude du CNL se trouvent ici.

La BD en classe de FLE : pourquoi ? 

La BD, quel que soit l’âge des lecteurs, est principalement associée au plaisir et à la détente. Pourquoi se priverait-on alors d’associer le plaisir à l’apprentissage du français à travers l’étude de la BD ? Chez l’apprenant, les traits de crayons caractéristiques de la bande dessinée ont cela de rassurant qu’ils renvoient inconsciemment à une activité motrice presque naturelle chez tout être humain, « facile », plaisante : le dessin. En cela, la vision d’une planche de BD peut rassurer, stimuler et encourager l’apprenant dans son acquisition de la langue. L’association image-texte permet également d’appréhender plus facilement la compréhension globale et détaillée de ce type de support. Les images et les mots d’une BD, perçus d’une façon globale, instinctive et intuitive en facilitent la compréhension directe et la rendent plus accessible. Enfin, la lecture d’un support essentiellement iconographique permet une progression plus rapide dans l’œuvre, ce qui valorise et récompense le lecteur, surtout dans une langue étrangère. Qui n’a jamais ressenti la satisfaction d’être parvenu à la fin d’une œuvre ? Imaginons alors la satisfaction d’un apprenant lorsqu’il se dira : « Je viens de lire mon premier livre en français », aussi court puisse être le livre en question. 

Et pour l’enseignant, quel intérêt d’exploiter une BD en classe de FLE ?

Selon une donnée du Centre national du livre (CNL) publiée en 2020, le principal levier d’incitation à commencer la lecture d’une BD pour les jeunes non initiés serait la recommandation d’un enseignant. Même s’il s’agit d’une évidence, il est bon de rappeler l’importance de l’enseignant dans la découverte et la transmission de nouvelles connaissances. Par le choix de la BD utilisée en classe, sa façon de l’introduire, de l’exploiter mais aussi l’enthousiasme qu’il saura communiquer, il jouera ce rôle de levier indispensable pour accompagner l’apprenant au mieux dans sa découverte du neuvième art. 

Oser la BD en classe permet également de dépasser beaucoup d’idées reçues sur un genre finalement assez méconnu et encore peu reconnu en didactique du FLE. Souvent jugée peu adaptée à certains publics, notamment à un public plus âgé, considérée comme peu abordable linguistiquement pour des publics débutants, beaucoup d’enseignants s’interrogent sur sa pertinence. Or exploiter la BD en classe et exalter toutes ses potentialités, qu’elles soient culturelles, linguistiques, artistiques ou encore ludiques, permettront à l’apprenant comme à l’enseignant de constater à quel point l’étude d’une bande dessinée peut galvaniser des groupes d’apprenants très hétérogènes (niveau, âge, origine,…) et les faire progresser dans leur apprentissage de la langue française.

La BD en classe de FLE : comment ? 

Avec la BD, tout est permis ! Elle peut d’abord être une alliée fidèle qui vous accompagnera dans toutes vos séquences didactiques afin d’illustrer certaines particularités linguistiques ou culturelles. Le chat de Philippe Geluck peut ainsi illustrer quelques particularités idiomatiques françaises de façon humoristique tout au long de l’apprentissage du français. Quelques extraits isolés de bandes dessinées, qu’il s’agisse d’une planche entière ou de quelques vignettes, peuvent également constituer un complément historique, culturel ou linguistique authentique précieux afin d’enrichir et singulariser encore davantage votre enseignement. Les bandes dessinées de Riad Sattouf (La vie secrète des jeunes, Les cahiers d’Esther,…) regorgent de références culturelles sur la France d’aujourd’hui et sont exploitables en classe de FLE avec des publics très hétérogènes. 

Si la BD peut accompagner, elle peut aussi se substituer à d’autres supports plus fréquemment utilisés en classe (articles de journaux, essais, documentaires,…) lorsqu’il s’agit d’évoquer la civilisation française. Le site « bdthèque » permet ainsi aux enseignants de sélectionner des BD en fonction de thématiques de civilisation spécifiques (exemple : la guerre d’Algérie en BD, la République française en BD, etc.). 

La BD en FLE, c’est aussi le jeu ! Comment s’amuser avec une planche de BD tout en favorisant l’interaction et l’apprentissage de la langue ? Reconstituer une planche en plaçant les vignettes dans le bon ordre ou au contraire varier l’ordre des vignettes afin de créer des nouvelles histoires, supprimer une ou plusieurs vignettes et laisser le soin aux apprenants de deviner le contenu de la ou des vignettes manquantes, inventer des dialogues, imaginer un récit, rejouer une scène de BD devant la classe, réaliser un « cadavre exquis » en vignettes,… Voilà quelques possibilités offertes par la BD et exploitables en classe en fonction des objectifs fixés (grammaticaux, lexicaux, sociolinguistiques, etc.).

Introduire une séquence sur la BD

Si la BD accompagne et illustre le contenu d’un cours, elle peut aussi être introduite en tant qu’objet principal d’étude lors d’une séquence pédagogique. Il s’agit alors souvent d’aborder la BD sous un angle historique, technique et analytique.  L’un des schémas les plus classiques, lorsque l’on introduit une séquence sur la bande dessinée, consiste à sensibiliser les apprenants au lexique propre à la BD par la description et l’analyse d’une planche quelconque distribuée au préalable. Afin de dynamiser cette première approche, pourquoi ne pas procéder directement à la création d’une planche avant d’en analyser le contenu ? Cela permet à l’apprenant de découvrir le champ lexical de la BD tout en fabriquant ses vignettes, ses personnages ou ses bulles. Pour cela, pas besoin d’être un Albert Uderzo en herbe, des sites internet ou des applications permettent de créer des planches de BD en quelques minutes, à commencer par la « fabrique à BD » de la Bibliothèque nationale de France intitulée bdnf, dont l’interface est en français, ce qui permettra à l’apprenant d’être directement confronté au lexique de la BD. Un autre site, intitulé Pixton, offre des fonctionnalités similaires. Il est également possible de multiplier et de combiner les supports de création, notamment à travers une application pour smartphone intitulée « Storyboard », qui permet de créer presque instantanément une planche de BD à partir d’une vidéo réalisée via la caméra du téléphone. Créer avant d’exploiter, voilà donc une façon originale, ludique et artistique d’introduire la BD en classe de langue.

Promouvoir la BD en classe de FLE

Comme indiqué précédemment, La France, par le biais du Ministère de la culture, organise des évènements autour de la BD dans le monde entier depuis janvier 2020 et jusqu’au mois de juin 2021. En outre, le plus grand festival de bande dessinée francophone au monde a lieu chaque année à Angoulême et d’autres festivals mettent la BD francophone à l’honneur en dehors de l’hexagone, grâce notamment au soutien des Instituts Français et Alliances Françaises. C’est le cas par exemple du Comic Salon qui a lieu tous les deux ans dans la ville bavaroise de Erlangen et auquel participent, à chaque édition, des centaines d’apprenants de français à travers l’Allemagne grâce au concours « Francomics » (plus d’informations sur le concours ici : http://francomics.de). 

La mise en place de tels concours ou événements culturels autour de la BD constitue une merveilleuse opportunité de faire découvrir la bande dessinée à plus grande échelle. Cela s’avère généralement très stimulant pour les enseignants comme pour les apprenants, qui se retrouvent pleinement impliqués dans un projet culturel, artistique et linguistique dépassant le seul cadre de la classe et pouvant même prendre une dimension plus importante, à l’échelle locale, régionale ou nationale. 

Vous l’aurez compris, il existe autant de façons d’exploiter la bande dessinée en classe qu’il existe d’enseignants. Alors ne restez pas dans votre bulle et osez la BD en classe de FLE !

Sitographie complémentaire :

http://www.cahiers-pedagogiques.com/La-classe-BD

http://insuf-fle.hautetfort.com/archive/2010/06/18/des-bd-interactives-en-cours-de-fle-exploitons.html

http://insuf-fle.hautetfort.com/bd/

https://www.learnquebec.ca/fr/creer-une-bande-dessinee-bd-1

https://www.scoop.it/topic/la-bande-dessinee-fle

https://educavox.fr/formation/les-ressources/la-bd-travailler-en-classe-sur-des-bandes-dessinees

http://flecampus.ning.com/profiles/blogs/bande-dessine-en-classe-des-langues