La grammaire, lit de la stylistique


Exploration ludique de la grammaire : Art subtil des choix linguistiques dans la littérature. Rédigé par Monique Denyer, cet article incite à explorer la créativité grammaticale avec des apprenants avancés.

Cet article est basé sur la Rencontre virtuelle FLE tenue le 20 septembre 2023 et sur l’article “Monique Denyer répond à vos questions” :

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Qui dit « grammaire », pense bien souvent « règles », « lois » et donc « soumission » ou « obligation », voire, à l’inverse, « faute ». Et c’est bien ce qu’implique la définition la plus courante du terme, empruntée ici au dictionnaire Le Robert: « ensemble des règles à suivre pour parler et écrire correctement une langue ». Car l’usage d’une langue contraint, sans aucun doute.

Mais la grammaire se définit aussi, dans le même dictionnaire, comme « science qui étudie les éléments d’une langue et ses combinaisons » et dès lors, à l’intérieur du cercle des contraintes,  plus on aura de connaissances, plus l’obéissance, le respect, la soumission pourront se transformer en « choix » et même en « jeux », faisant de la grammaire un « art de parler correctement la langue ». (dictionnaire Le Robert, aussi !) Il y a là un saut qualitatif. Et on n’est plus dans le devoir, mais dans le plaisir, esthétique.

Or, n’est-ce pas dans cet état de connaissances, de plus en plus étendu, que se trouvent nos apprenants de C1, C2, voire déjà de B2? Pourquoi, dès lors, ne pas les sensibiliser, en réception, aux choix particulièrement subtiles d’auteurs et à leurs effets et, les inciter, en production, à se risquer au jeu des diverses possibilités à leur disposition ?

Je proposerai, ci-après, quelques exemples remarquables de « choix » grammaticaux, producteurs d’une signification subtile et implicite, dont la perception et le décryptage sont laissés à la perspicacité du lecteur – lequel devient par là co- auteur. On entre bien ainsi dans le littéraire et la jouissance. 

Les propositions qui suivent concernent la pronominalisation, les temps (panel particulièrement vaste en français, par rapport à d’autres langues), les pronoms, … Elles s’inscrivent aussi bien dans de simples phrases que dans des paragraphes, voire des textes entiers, parfois étendus aux dimensions d’un livre (on le précisera dans chaque exemple). C’est en effet une force de l’actionnel de ne plus se limiter à la phrase ou à l’échange de phrases, comme le faisait généralement le communicatif, incitant ainsi à prendre d’autant plus en compte la dimension stylistique des choix linguistiques et appelant du coup à un retour du littéraire. 

Elles se combinent aussi bien évidemment avec des choix relatifs au lexique et à la typologie textuelle (épinglés également), particulièrement travaillés en parallèle avec la grammaire dans tous les manuels de la collection Défi.

 

Choix exclusif d’un temps (et de pronoms) au niveau d’un poème (Prévert, Déjeuner du matin)

Contexte : poème

Ressource grammaticale : passé composé répété

Ressources lexicales : champ lexical d’objets et gestes du quotidien (mettre, café, tasse, sucre, lait, cuiller, etc.) associé à « il » >< émotion et geste humains d’un « elle »

 

Il a mis le café dans la tasse

Il a mis le lait dans la tasse de café

Il a mis le sucre dans le café au lait

Avec la petite cuiller il a tourné

Il a bu le café au lait

Et il a reposé la tasse

Sans me parler

 

C’est en appliquant avec obstination – comme on parle de « basse obstinée » en musique -, le passé composé aux verbes de la première partie mais aussi à ceux de la deuxième, que Prévert banalise les pleurs de « elle », de même que la situation et laisse le lecteur navré. Pourtant, ce passé composé mis à part, Prévert n’a formulé aucun jugement de valeur.

Sait-on que Camus procède pareillement lorsqu’il transforme délibérément – et difficilement parfois – tous les passés simples de « L’étranger » (sauf quatre) en passés composés ? Coup de maître car toutes les actions de Meursault se trouvent ainsi reliées au moment de l’énonciation, toutes éphémères comme le présent, ne se sédimentant pas en une chaîne historique. Meursault devient ainsi un homme « sans histoire », dans tous les sens du terme (sans passé et sans relief). Et donc… irresponsable ?  Au lecteur de voir…

À l’inverse, et aussi dans la totalité textuelle d’un roman (« L’amant », de Marguerite Duras), la narratrice (se) raconte en alternant  constamment « je+passé composé » et « elle + passé simple » : façon pour l’auteur d’assumer, tout en s’en distanciant, un vécu resté difficile ? 

Opposition de temps au niveau du paragraphe (La Fontaine)

Contexte : fable >>>> morale

Ressources grammaticales : imparfait><présent

Ressources lexicales : champ lexical du voyage, métaphore de la mort (partir, monde, attendre ; suivre, faire un voyage)

L’époux d’une jeune beauté 

Partait pour l’autre monde. A ses côtés, sa femme

Lui criait : » Attends-moi, je te suis ; et mon âme, 

Aussi bien que la tienne, est prête à s’envoler. »

Le mari fait seul le voyage.  (La jeune veuve)

La ridiculisation de la (future) veuve découle de l’opposition entre l’instantanéité (exprimée par le présent)  et la solitude (seul) de la mort (du mari) et la répétition (exprimée par l’imparfait de criait.) des affirmations d’accompagnement de sa femme, durant l’agonie (valeur imperfective de l’imparfait : partait). La Fontaine n’exprime (clairement) aucune opinion et pourtant… le lecteur sourit déjà. L’opposition des temps est bien utile !

Glissement de temps du passé au niveau d’un  paragraphe (Flaubert)

Contexte : paragraphe descriptif d’un carnet de voyage

Ressources grammaticales : temps du passé

Ressources lexicales : champ lexicaux de la mer, de la couleur, du calme, puis du mouvement 

 

Le ciel était rose, la mer tranquille et la brise endormie. Pas une ride ne plissait la surface immobile de  l’Océan sur lequel le soleil, à son coucher, versait sa lumière d’or. Bleuâtre vers les côtes seulement, partout ailleurs la mer était rouge et enflammée, surtout au fond de l’horizon où s’étendait dans toute la longueur de la vue une grande ligne pourpre. Le soleil n’avait plus ses rayons, ils étaient tombés de sa face et, noyant leur lumière dans l’eau, semblaient flotter sur elle. (…) Bientôt il toucha les flots, rogna dessus son disque d’or, s’y enfonça jusqu’au milieu. On le vit un instant coupé en deux  par la ligne d’horizon, l’une dessus sans bouger, l’autre en dessous, qui tremblotait et s’allongeait. Puis il disparut complètement. Et, quand à la place où il avait sombré, son doux reflet n’ondula plus, il sembla qu’une tristesse, tout à coup, était survenue sur la mer.

                                                                                                (Par les champs et par les grèves)

 

 L’imparfait proposant une vision des actions ou des états sans début ni fin (aspect imperfectif), il s’associe idéalement bien dans le début de la description avec le champ lexical du calme et de l’immobilité (tranquille, endormie, pas une ride, immobile, etc) et baigne le lecteur dans la sérénité. Le passage au passé simple (vision perfective, avec début et fin) décompose ensuite le coucher du soleil en phases successives,  se conjuguant  avec le champ lexical de la fragmentation (rogna, coupé, moitiés), pour faire place à celui de la disparition – de la mort? – (disparaître, sombrer) et déboucher sur un somptueux plus-que-parfait, admirablement placé en fin de paragraphe, et qui laisse donc le lecteur abandonné à une nostalgie sans fin.

 

 Jeu avec les temps au niveau d’un incipit de roman (Vercors,  Le silence de la mer)

Ce fut ma nièce qui alla ouvrir quand on frappa. Elle venait de me servir mon café, comme chaque soir (le café me fait dormir). J’étais assis au fond de la pièce, relativement dans l’ombre. La porte donne sur le jardin, de plain-pied. Tout le long de la maison court un trottoir de carreaux rouges très commode quand il pleut. Nous entendîmes marcher. Le bruit des talons sur le carreau. Ma nièce me regarda et posa sa tasse. Je gardai la mienne dans mes mains.

Il faisait nuit, pas très froid : ce novembre-là ne fut pas très froid. Je vis l’immense silhouette, la casquette plate, l’imperméable jeté sur les épaules comme une cape.

Ma nièce avait ouvert la porte et restait silencieuse. Elle avait rabattu la porte sur le mur, elle se tenait elle- même contre le mur, sans rien regarder. Moi je buvais mon café à petits coups.

L’officier, à la porte, dit : « S’il vous plaît ». Sa tête fit un petit salut. Il sembla mesurer le silence. Puis il entra.

Rapprochons la première et la dernière phrase de cet incipit de roman (°) et on constatera qu’elles se situent au même moment, se succédant au passé simple, et déclenchant la catastrophe potentielle de l’histoire d’amour interdite en temps de guerre entre l’officier allemand et la jeune Française. Entre les deux ? Une kyrielle d’astuces pour retarder l’instant fatidique, que le narrateur, oncle de la jeune fille, renâcle à raconter bien des années après. Mais cette hésitation n’est pas dite : elle découle d’un retour en arrière exprimé par les imparfaits répétés, associé au semi-auxiliaire d’aspect (venait de me servir), descriptifs (étais assis, faisait nuit), imperfectifs (buvais, etc.) ou aux plus-que-parfait (avait ouvert, avait rabattu) et même à des présents de valeur générale (digression sur le trottoir de carreaux rouges). Bref, imaginons la scène au cinéma… flashback ? Lamentable !… mais avec des mots ou plus exactement des jongleries verbales, tout peut être, non pas dit, mais suggéré.

(°)  Cette première apparition de l’officier n’est précédée que de celle de son escorte.

Et puis, il y a ceux qui, en toute connaissance de cause, refusent de jouer le jeu ou le jouent trop bien, soit en le poussant à l’extrême (Queneau), soit en le détournant (Devos). Et, dans ces cas, l’effet n’est plus l’émotion – comme dans les cas précédents – mais le rire.

Jeu avec les temps au niveau de la phrase/du paragraphe (Raymond Queneau, Exercices de style)

Dans les « Exercices de style », Queneau sensibilise par l’absurde à la valeur des temps du passé, montrant ainsi les limites d’un éventuel jeu (mais y incitant également!) et démontrant l’importance de la connaissance des « valeurs », en l’occurrence aspectuelles, des temps d’une langue – ici le français.

Imparfait

C’était midi. Les voyageurs montaient dans l’autobus. On était serré. Un jeune monsieur portait sur sa tête un chapeau qui était entouré d’une tresse et non d’un ruban. Il avait un long cou. Il se plaignait auprès de son voisin des heurts que celui-ci lui infligeait. Dès qu’il apercevait une place libre, il se précipitait vers elle, et s’y asseyait.

L’absurdité d’un emploi excessif de l’imparfait, appliqué non seulement à la description d’un contexte (usage classique) mais aussi à l’action d’un personnage (usage possible, en fonction de l’aspect lexical du verbe), fait de celui-ci un individu un peu loufoque ou légèrement obsessionnel, voire « malade », passant sans arrêt d’un siège à un autre !

À l’inverse, l’emploi systématique du passé simple en entraîne une vision de dessin animé, le personnage devenant une sorte de Donald Duck.

Passé simple

Ce fut midi. Les voyageurs montèrent dans l’autobus. Un jeune monsieur porta sur sa tête une chapeau (…) Il eut un long cou…

Dévoiement des pronominaux (réciproques/réfléchis) au niveau de la phrase (filé au niveau du texte – sketch) (Raymond Devos)

Vous ai-je dit que je me devais la vie?

je me suis sauvé la vie,

tout seul

(…)

Je me suis retrouvé au pied de l’escalier

avec une jambe cassée

et personne pour me porter secours.
Allai-je me laisser pour mort?

J’en connais (…) qui se seraient enjambés

et ils seraient passés sans se voir

(…) mais moi (…)

j’ai pris ma jambe à mon cou et je me suis sauvé.

 

La transformation systématique de verbes transitifs directs ou indirects en pronominaux réfléchis (devoir la vie à quelqu’un > se devoir la vie ; sauver la vie de quelqu’un > se sauver la vie ; enjamber quelqu’un > s’enjamber ; voir quelqu’un > se voir ; sauver quelqu’un > se sauver) produit des visions absurdes (un unijambiste devenant cul-de-jatte pour déguerpir !) et donc le rire mais aussi des double-sens et encore le rire (se sauver =s’en aller/échapper à la mort)

 

En guise de conclusion, ajoutons encore que ces « jeux », sans doute présents dans toutes les langues, ne sont cependant pas toujours transposables de l’une à l’autre, toutes n’attachant pas exactement les mêmes valeurs à leurs divers composants. 

Ne pourrait-on dès lors saisir la balle au bond pour mener, avec des apprenants avancés, une réflexion presque métalinguistique, comme on leur fait comparer les constructions lexicales, les expressions ou encore les comportements culturels entre langue-cible et langue « maternelle »?

Un dernier exemple ?

(Livre Gramática básica del estudiante de español, page 103 – A1/B1)

Traduction littérale de l’image :

– Il aura mon âge ?

– Oui, il l’aura, mais pas encore.

L’implicite – humoristique (concrétisé par les deux images) – n’est guère possible en français, la valeur hypothétique du futur français étant beaucoup moindre que celle du futur espagnol, preuve une fois encore, que le choix n’est possible qu’à partir d’un panel de connaissances, de plus en plus fines. … propres au niveaux C1, C2. 

Mais c’est là que la grammaire rejoint le jeu et donc, aussi le PLAISIR !

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