Faire corps avec les langues. Le théâtre comme outil d’apprentissage dynamique en classe de FLE


Par sa formidable ouverture sur l’ensemble des capacités du corps et de l’esprit, l’efficacité du théâtre pour se découvrir, se comprendre, s’ouvrir, apprendre à écouter ou à s’exprimer n’est aujourd’hui plus à prouver. De plus en plus présent en entreprise, nombreux sont les professionnels qui font désormais régulièrement appel à des intervenants formés à l’art dramatique pour dynamiser le travail de leurs équipes, renforcer la cohésion de groupe, et faire croître la confiance et la capacité d’expression de leurs employés. 

Lorsque nous pensons au théâtre et au travail de l’acteur, il nous vient immédiatement à l’esprit la formidable capacité du comédien à mémoriser et à incarner des textes parfois complexes et conséquents. La connaissance, certes en partie intellectuelle, dépasse bien vite la simple sphère psychique pour s’ancrer pleinement dans chacun des gestes, des expressions et des postures de l’interprète : l’acteur fait corps avec les mots. Et c’est précisément ce qui nous intéresse ici: par le biais du théâtre, serait-il possible de dynamiser, accélérer et pérenniser l’apprentissage d’une langue étrangèr ? Quels peuvent être les bénéfices de l’utilisation du théâtre au sein des cours de langues ? Et quelles en sont les limites ? 

L’apprentissage d’une nouvelle langue, quel que soit l’âge de l’apprenant, et, selon les méthodes traditionnelles d’apprentissage, s’effectue le plus souvent par le biais de l’écoute, de l’écriture, et de la lecture. L’ouïe et la vue sont alors les sens les plus sollicités pour stimuler la mémoire de l’élève. S’ils sont certes appelés à participer activement lors des cours, les étudiants sont le plus souvent dans une position corporelle passive, chacun assis sur sa chaise face au.à la professeur.e. L’apprentissage est alors principalement intellectuel. Lorsqu’un acteur apprend son texte, avec la méthode de mémorisation qui lui convient, l’on constate que ce texte su “par coeur”, analysé, compris, et répété techniquement les jours précédents, ne résiste que rarement à l’épreuve du plateau et des premières répétitions. Ce qu’il a appris seul, il doit désormais le dire en interaction avec ses partenaires, dans un corps en mouvement soumis à des indications précises. Que se passe-t-il alors ? La mise en mouvement et en dialogue vont venir perturber l’apprentissage préalable : l’acteur “perd” ce texte qu’il connaissait pourtant si bien quelques minutes auparavant. Il va dès lors devoir remettre en cause ses acquis, et, sous la direction du.de la metteur.euse en scène, connecter son savoir initial à l’expérience et à l’implication physique et émotionnelle que demande le travail d’interprétation. 

Lorsque nous découvrons ou apprenons une langue dans un cadre académique, nous sommes généralement bien loin de l’expérimenter. Les mots ou phrases apprises, et pourtant sues, demanderont la plupart du temps – par exemple, lors d’un séjour à l’étranger – une grande mobilisation de notre intellect et de notre mémoire pour nous exprimer, rendant peu spontanés l’ensemble de nos échanges et de nos interactions : la langue ne s’est pas encore imprimée dans les corps physiques et émotionnels. Et c’est précisément ici que peut intervenir le théâtre au sein de la pédagogie : en permettant à l’étudiant de mettre en situation ses acquis, le théâtre va l’aider à ancrer cette nouvelle langue en lui de manière pérenne pour un usage plus instinctif, déverrouillant ainsi une forme d’instinct linguistique

En outre, l’approche théâtrale va également permettre à l’élève de se détacher – pour un temps – du fastidieux apprentissage de la grammaire au profit de la spontanéité : l’expérience du plateau va lui permettre de libérer sa créativité, et ancrer en lui la conviction que, dans cette nouvelle langue, il peut s’exprimer et communiquer. Les règles sont un court temps mises à mal pour permettre l’émergence d’une nouvelle conscience linguistique passant également par le corps et l’émotion, en autorisant l’élève à vivre la langue et non plus uniquement à la penser. 

En interprétant au plateau une situation donnée dans une langue étrangère, l’élève va en effet pouvoir activer à la fois sa mémoire physique et émotionnelle : il va se rappeler, au delà des mots, de tout ce qu’il a pu ressentir, et s’approprier ainsi le vocabulaire dans un contexte impliquant les mouvements de son corps et la libération de sa sphère émotionnelle. Une phrase aussi simple que “l’addition s’il vous plaît !”, lors, par exemple, d’une situation au restaurant, s’imprégnera plus pleinement dans l’esprit de l’élève, puisque ressentie, vécue et identifiée au travers de gestes, de postures, d’émotions, et de sensations. 

Le cadre ludique qu’apporte l’incorporation du théâtre au sein des cours permettra par ailleurs au.à la professeur.e de dynamiser sa pédagogie, puisque désormais appuyée par l’apparition d’une nouvelle cohésion de groupe. Les élèves expérimenteront ainsi la langue non plus de manière individuelle mais collective, développant ainsi une nouvelle qualité d’écoute qui rendra plus vivants les échanges en classe. L’apprentissage ne se fait dès lors plus seul, pour un esprit d’entraide accru. 

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Nous allons désormais vous proposer un certain nombre d’exercices ludiques classiques pouvant profiter à l’apprentissage et à l’intégration d’une langue étrangère. Cette liste, non exhaustive et donnée à titre d’exemple, pourra constituer une base de travail et de recherche pour le.a professeur.e, qui pourra bien entendu libérer par la suite sa créativité en la modifiant et en l’enrichissant. 

La séance pourra donner lieu à un ou plusieurs cours préalables de préparation, ou pourra constituer l’échéance finale de l’étude d’un thème précis. À la fin de chaque session, il sera intéressant de prendre un temps pour remettre aux élèves une fiche de vocabulaire reprenant les termes employés pendant les exercices, ou d’inviter les élèves à prendre un certain nombre de notes sur les nouveaux termes découverts. 

I. Préparation : s’échauffer pour mieux intégrer 

Il peut être intéressant, avant de commencer la séance, de préparer un court échauffement. Ce petit moment d’une dizaine de minutes, qui n’est pas obligatoire, aura avant tout pour but de couper symboliquement avec la partie plus classique du cours en amenant l’élève à se relaxer et/ou à se défouler, pour le rendre pleinement disponible lors des exercices. 

Les méthodes d’échauffement sont nombreuses. Il peut s’agir tout simplement d’un court temps allongé, où l’élève se concentrera simplement sur sa respiration et sur son corps, ou au contraire d’une phase dynamique, ou l’on utilisera la danse et le mouvement pour libérer l’ensemble des tensions corporelles. Le.a professeur.e pourra par exemple alors demander aux étudiants d’arpenter l’espace sur différents rythmes (lent, rapide, pause, saut,…), ou leur faire expérimenter physiquement des émotions ou des sensations (froid, chaud, peur, joie,…). Le but de ces quelques minutes n’est pas tant l’apprentissage de la langue en elle-même que d’inviter l’élève à se libérer de ses tensions et à se rendre disponible, à lâcher prise pour faciliter l’intégration des informations. 

Exercices simples de mémorisation dynamique 

a.

Les élèves sont placés en cercle, debout, et s’envoient vocalement tour à tour un mot sur un thème précis défini par le.a professeur.e. Lorsqu’un mot a été prononcé, il ne peut pas être dit à nouveau. Il s’agit d’être le plus rapide possible, et d’envoyer chaque mot précisément à l’un de ses partenaires au hasard dans un élan physique (l’on pourra par exemple utiliser une balle ou un objet pour se passer symboliquement le mot). 

Cet exercice pourra être adapté à l’usage de phrases simples ou complexes, en utilisant les mots à l’intérieur d’une construction grammaticale préalablement imposée. La rapidité de l’exercice obligera l’élève non seulement à mémoriser rapidement les mots énoncés par ses partenaires – puisqu’un même mot ne peut pas être répété – mais également à utiliser son répertoire linguistique de manière instinctive et instantanée. 

b.

Toujours en cercle, les élèves énoncent chacun leur tour, cette fois dans le sens des aiguilles d’une montre, un objet qu’ils souhaitent – par exemple – emporter lors de leur prochain séjour à l’étranger. Chaque étudiant doit alors énoncer son propre objet en se remémorant et en prononçant les objets préalablement énumérés par ses camarades. 

Ces exercices très simples sont laissés à l’appréciation du.de la professeur.e, qui pourra par exemple choisir de les adapter pour travailler sur des associations d’idées (le mot prononcé doit avoir un lien avec le mot précédemment prononcé), les sonorités (le mot prononcé doit la même musicalité que le mot précédent, le même nombre de syllabes, rimer,…). 

II. Mimes, ventriloques et marionnettes : dissociation et associations 

a.

Pour cet exercice, le.a professeur.e aura préalablement préparé un certain nombre de papiers à piocher décrivant des actions quotidiennes simples ou complexes. Chacun leur tour, les élèves se présenteront au plateau pour mimer l’action piochée. Les élèves spectateurs de l’action devront deviner et décrire la situation dans la langue étudiée à l’aide de phrases complexes. 

Pour plus de difficultés, ce même exercice peut également se faire à deux. Les élèves représentent corporellement ensemble au plateau une situation donnée, et ne peuvent s’exprimer entre eux qu’en utilisant un dialecte volontairement incompréhensible (type charabia). A la fin de la scène, chaque étudiant-spectateur donnera dans la langue étudiée son interprétation de la scène, en essayant d’en décrire précisément les enjeux. 

b.

L’exercice suivant demande un niveau de connaissance de la langue déjà plus avancé. Deux élèves sont assis l’un en face de l’autre sur des chaises. Un autre élève se trouve derrière chacun d’eux. Les deux élèves assis devront mimer corporellement la conversation engagée vocalement par les deux ventriloques placés derrière eux. Il s’agit d’un exercice qui nécessitera une écoute et une interactivité toute particulière entre les quatre participants: les deux acteurs-ventriloques devront se répondre de façon cohérente, et les deux acteurs-marionnettes devront accompagner le dialogue par des gestes et des expressions en adéquation avec la situation et les mots prononcés. L’exercice peut par ailleurs tout à fait se réaliser dans l’autre sens : les acteurs-ventriloques, placés dans une zone d’où il peuvent observer l’action scénique, devront inventer le dialogue (ou le monologue, s’il n’y a qu’un seul acteur au plateau) en suivant les actions proposées par les acteurs muets. 

III. Musicalité linguistique : vibrer la langue 

Il peut être extrêmement intéressant d’approcher une langue en se laissant pleinement porter par sa musique. Dans ce paragraphe, nous vous proposerons des exercices privilégiant la musicalité, le travail des sonorités et de la diction à la signification. 

L’intonation et l’intention 

Travailler sur l’intonation peut-être très utile pour définir clairement la ponctuation d’une langue. Une même phrase choisie par le.a professeur.e, pourra ainsi être énoncée sur un ton interrogatif, exclamatif, affirmatif, ou suspensif. À cela pourront être ajoutées un certain nombre d’intentions et d’émotions qui permettront de venir teinter l’intonation d’une signification. Il peut être intéressant d’utiliser une seule phrase simple dans un premier temps, en s’amusant à l’expérimenter dans toute l’ampleur de sa portée musicale et de sa palette chromatique. Il sera également possible, par la suite, de se détacher des mots de la phrase pour uniquement la “chanter” au rythme des notes de l’intonation choisie. La langue devient alors identifiable par l’élève au-delà des mots. 

La diction 

Dans un cadre moins ludique, les exercices de diction interviennent pour travailler de manière précise la prononciation des diverses sonorités d’une langue. Il conviendra de travailler sur des textes volontairement complexes conçus à cet effet, à l’aide d’une baguette ou d’un stylo placé entre les dents pour stimuler le travail de la mâchoire. Pour un travail ciblé et efficace, le.a professeur.e devra définir au préalable les sons les plus difficiles à prononcer ou à détecter pour ses étudiants, en prenant en considération leur langue maternelle (les difficultés rencontrées varient en effet d’une langue à l’autre). 

Le travail de la diction suppose par ailleurs l’usage de la sur-articulation entraînant nécessairement une expansion du volume sonore. Dans le cadre d’un exercice, il peut être amusant d’organiser une discussion improvisée en supposant que les participants possèdent des difficultés d’audition. Les élèves devront donc sur-articuler et porter la voix pour se faire pleinement comprendre de leur interlocuteur, qui pourra lui-même jouer à ne pas entendre. Un dialogue de sourds qui pourra donner lieu à des discussions cocasses pour rendre ludique un travail précis et exigeant. 

Improvisation en situation 

Lorsque les étudiants disposent d’un certain niveau, il est tout à fait possible de les laisser beaucoup plus libres de leur expression au plateau. Pourront alors intervenir de courtes improvisations moins encadrées, seul ou à plusieurs, sur un thème choisi par le.a professeur.e ou les élèves. Il peut par exemple s’agir de courtes scènes improvisées prenant pour appui un lieu, une situation précise, une phrase ou un court extrait de texte préalablement étudié. Un même thème pourra être joué à plusieurs reprises par des élèves différents, dans le but d’en proposer une nouvelle interprétation nécessitant l’usage d’un nouveau vocabulaire. 

Travailler sur un texte 

Enfin, il est évidemment intéressant et très complet de travailler sur un texte. L’extrait choisi pourra être aussi bien une œuvre théâtrale, qu’un conte ou une nouvelle. L’exploration autour d’un texte pourra faire l’objet de plusieurs séances, voire de tout un cycle s’il s’agit d’explorer une œuvre dans son intégralité. L’œuvre choisie fera alors l’objet d’une étude préalable en classe, et l’ensemble des exercices proposés auparavant pourront être utilisés pour plonger plus avant dans sa compréhension. 

Nous allons vous proposer ici un modèle d’approche qui pourra bien entendu être adapté. Le.a professeur.e choisira un extrait de texte. En classe, les élèves en étudieront le vocabulaire, la construction grammaticale, et travailleront avec le.la professeur.e à la compréhension pleine et entière de l’extrait. En fonction de l’œuvre choisie, il pourra être intéressant d’étudier le contexte historique d’écriture de l’œuvre ou le courant littéraire auquel elle appartient, pour permettre à l’élève de se fondre plus avant dans la culture de la langue qu’il étudie. S’il s’agit d’une œuvre théâtrale, l’extrait pourra être mémorisé et représenté tel quel au plateau à la suite, par exemple, d’une expérimentation improvisée mettant en lumière les différents thèmes de l’extrait, ou la complexité et le caractère des personnages. Il est également possible, notamment dans le cadre d’un texte classique (en alexandrin par exemple) ou de tout autre texte comportant un niveau de langue soutenu, de travailler sur une réécriture de l’extrait choisi. Un travail commun réalisé en classe, guidé par le.a professeur.e, qui permettra par exemple de recontextualiser l’extrait dans un cadre contemporain plus proche des étudiants, en le transposant dans un niveau de langue plus accessible qui permettra d’enrichir considérablement leur répertoire linguistique. Dans le cadre de l’étude d’un conte ou d’une nouvelle, il pourra être intéressant de mettre le texte en dialogue dans l’optique de créer une courte scène. 

*** 

Si les bénéfices de l’intégration du théâtre en classe semblent nombreux à ce stade de notre étude, il nous semble désormais nécessaire de penser maintenant les limites de l’utilisation de cet art dans le cadre de l’enseignement des langues étrangères. 

Dans un premier temps, il est nécessaire de rappeler que le travail théâtral n’est pas un exercice anodin. Il demande aux participants de surmonter un certain nombre de peurs, notamment celle du regard d’autrui, et il conviendra au.à la professeur.e de prendre en compte l’avis de ses élèves avant de ne leur imposer des exercices d’improvisation – certes bienveillants et ludiques – mais qui pourraient générer des traumatismes chez certains étudiants fragiles, si le passage au plateau n’est pas pleinement consenti. Un cours de langue n’est pas à proprement parlé un cours de théâtre, et, si le.a professeur.e sent de la réticence de la part de certains élèves, il devra trouver le moyen d’adapter son cours et d’établir un dialogue pour ne pas brusquer la sensibilité de ceux-ci, au risque de perdre instantanément l’ensemble des bénéfices énoncés plus haut. 

Par ailleurs, l’intégration du théâtre en classe demandera au professeur une préparation préalable du cours précise pour que les exercices s’intègrent judicieusement au sein de sa pédagogie. Il devra prévoir en amont le thème, et définir les exercices scéniques les plus appropriés pour expérimenter au plateau le point d’étude choisi. Il devra être extrêmement attentif à ressentir l’énergie du groupe, veiller à ce que tout le monde suive, et se sente bien, et ne pas hésiter à recadrer subtilement le cours si cela est nécessaire (notamment dans le cadre d’un enseignement avec un public jeune). Il devra être capable de prendre des notes mentales rapides pendant les jeux pour pouvoir, à la fin du cours ou lors de la session suivante, travailler sur le vocabulaire et les points grammaticaux qui auront présenté des difficultés. Si une formation théâtrale n’est pas obligatoire pour l’enseignant.e, elle pourra néanmoins lui être utile pour l’aider à faire preuve de souplesse, de spontanéité et d’inventivité, et lui permettre d’appréhender avec plus de précision la manière la plus appropriée de faire travailler ses élèves. 

Enfin, l’environnement peut également représenter un frein à l’incorporation du théâtre en classe. Dans un espace exigu, encombré de tables et de chaises, il sera nécessaire de réaliser des aménagements préalables pour pouvoir expérimenter pleinement l’ensemble des exercices. 

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QUESTIONS-RÉPONSES 

Avez-vous des ouvrages à nous recommander ? 

– Manuel d’improvisation théâtrale – Christophe Tournier – Édition de l’eau de vie – Techniques théâtrales pour la formation d’adultes – Alain Héril / Dominique Mégrier – Édition RETZ-Outils pour la formation 

– Le livre des exercices à l’usage des acteurs – Patrick Pézin – Édition L’entretemps – Le Théâtre sans fard, manuel d’improvisation théâtrale – Jacques Cornet – Édition Librairie Théâtrale 

– Rendez vous en compagnie de… (Robin Renucci, Pierre Vial, Yannis Kokkos,…) – Les ateliers de théâtre – Édition Acte Sud-Papiers

Proposez-vous des interventions en classe ? 

J’ai jusqu’ici essentiellement enseigné dans des structures spécifiquement dédiées à l’art dramatique, mais il me serait tout à fait possible d’envisager des interventions ponctuelles en classe, en proposant des exercices adaptés au niveau et à l’âge des apprenants dans le cadre d’un thème précis défini par l’enseignant. 

Contact : [email protected]