Confiné(e)s, ce que nous avons appris : perspectives et avenir des cours de FLE


Autrice : Loreto Pérez Almeida

Cet article fait écho à la Rencontre virtuelle FLE qu’elle a animé le 04 juin 2020.

Visionner la Rencontre virtuelle FLE


Les cours de FLE se sont réinventés pendant la crise sanitaire. Une expérience qui n’a pas été facile, avec des difficultés ajoutées selon la situation géographique et familiale, l’équipement technologique ou le bagage académique de chacun.  À  l’heure actuelle, nous nous posons beaucoup d’autres questions concernant les conditions matérielles et sanitaires de la rentrée prochaine qui restent assez incertaines, voire inquiétantes. En attendant des réponses à ces questions,  il convient tout d’abord de faire le point sur notre transformation, qui nous a laissé quelques atouts ; ensuite, nous observerons trois enjeux pédagogiques essentiels pour les années à venir : la présence, la collaboration et le traitement de l’erreur.

Vous avez dit atouts ?

Le premier atout, c’est la formation : nous sommes mieux formés qu’il y a quelques mois, les conditions particulières dans lesquelles nous avons dû assurer nos cours nous ayant permis, par la méthode essai-erreur, de nous lancer à l’utilisation des outils et de nos moyens de communication, de collaboration et de transmission avec nos élèves. Après cette formation express, nous avons envisagé une formation continue pour l’année prochaine, selon nos priorités et nos contextes.

Le deuxième atout, c’est la prise de décisions. Nous avons dû adapter notre pratique en faisant des choix en temps record parmi tout un éventail d’outils en ligne, selon le profil, l’âge et le niveau de nos élèves, d’une part, ainsi que selon notre propre profil, style et parcours pédagogique en tant que profs, d’autre part.

Pendant ce temps, nous avons déconstruit tout un tas d’idées reçues concernant l’enseignement en ligne, hybride et présentiel. La preuve : beaucoup d’enseignant(e)s déclarent avoir perdu l’appréhension envers l’enseignement en ligne et se sentent prêt(e)s à aborder la préparation des cours hybrides pour la rentrée prochaine.  Il s’agit donc là de notre troisième atout : l’enseignement en ligne ne nous fait plus peur.

Trois enjeux pédagogiques : la présence, la collaboration et le traitement de l’erreur.

Avant la crise sanitaire, l’enseignement du FLE partout dans le monde se faisait majoritairement en présentiel. Pendant l’essor des formations en TICE et des plateformes éducatives que nous avons observé depuis la fin des années 2000, les nouveaux outils ont joué un rôle très important dans l’enseignement, la plupart du temps en complément de l’enseignement présentiel, comme un accompagnement pour faire le plein de ressources. Une grande partie des cours présentiels étaient en réalité hybrides ou organisés en classe inversée de manière inconsciente ou intuitive, c’est-à-dire que les outils en ligne permettaient de faire travailler les élèves en amont afin de mieux profiter des « vrais cours » en présentiel. Le modèle de classe « inversée » prenait donc beaucoup de place.

Les trois types d’enseignement, en ligne, hybride et présentiel coexistaient, mais les deux premiers représentaient tout de même une toute petite minorité par rapport au troisième. Et comme à chaque fois que les représentations ne sont pas équilibrées, des idées reçues circulaient. Elles prétendaient que chaque type d’enseignement dessinait un profil de professeur et d’apprenant précis. Et bien,  pendant le confinement, les frontières entre ces trois modalités sont devenues assez floues… Ces idées reçues, nous les avons déconstruites par l’expérience, comme c’est le cas d’ailleurs pour bien d’autres idées reçues.

Commençons donc par notre idée de présence. La présence détermine-t-elle notre manière d’enseigner ? Nous a-t-elle manqué ? Si oui, en quoi consiste-t-elle, cette présence ? S’agit-il d’une présence physique uniquement ? Nous sommes-nous résignés pendant le confinement à enseigner sans cette présence ? Pour illustrer notre concept de présence dans une salle de classe, nous vous proposons un texte de Daniel Pennac, extrait de son roman Chagrin d’école, publié en 2007 chez Gallimard, une merveilleuse ode aux enseignants généreux et aux « cancres ». Le contexte est une classe de collège au XXe siècle (nous profitons au passage pour rappeler que la lecture est le premier outil d’enseignement, de partage et de transmission de savoirs à distance…  bien avant Internet et les TICE. Quelle fabuleuse révolution technologique que l’imprimerie ! Et quelle générosité que celle des auteurs !).

« Elle est immédiatement perceptible, la présence du professeur qui habite pleinement sa classe. Les élèves la ressentent dès la première minute de l’année, nous en avons tous fait l’expérience : le professeur vient d’entrer, il est absolument là, cela s’est vu à sa façon de regarder, de saluer ses élèves, de s’asseoir, de prendre possession du bureau. Il ne s’est pas éparpillé par crainte de leurs réactions, il ne s’est pas recroquevillé sur lui même, non, il est à son affaire, d’entrée de jeu, il est présent, il distingue chaque visage, la classe existe aussitôt sous ses yeux ».

Cet idéal de présence, ce moment d’inspiration qui se crée lors d’un cours présentiel, vous l’aurez ressenti quand vous avez été élève, et vous avez pu le recréer vous-même dans vos salles de classe. Tout le temps ? En êtes-vous sûr(e)s ? Vos élèves sont toujours présent(e)s en classe à 100 % ? Malgré le beau temps, leurs rêves et leurs smartphones ? La présence physique dans une salle de classe entraîne-t-elle une présence réelle comme celle décrite par Pennac ? Hélas, la réponse est non. Avec ou sans TICE, la présence ne se limite pas aux sens.

Et c’est que la présence est une décision, un engagement, un pacte de confiance à plusieurs qui s’établit ou pas… quelle que soit la voie de transmission, physique ou numérique. De manière synchrone ou asynchrone, si ce pacte se produit, si nous re-créons cette présence, ce pacte de confiance, nous pourrons avancer ensemble, accompagner nos élèves sur la route du FLE. La gestion pédagogique de cette présence constitue à mon avis le principal enjeu des années à venir pour les enseignants. Car, comme le dit le philosophe Michel Serres dans Petite Poucette, aujourd’hui « nous sommes dans une société pédagogique », dû au fait que les apprenants ont toutes les ressources possibles à leur disposition sur leur smartphone. Selon Serres, le rôle du professeur a changé et il devient d’autant plus intéressant car « il ne détient plus le monopole de la transmission des informations, mais il doit  transformer l’information en connaissance ». Voilà donc le sens de notre présence, nécessaire et irremplaçable dans tout cela.

Mais alors, une fois que vous l’avez, cette présence, en ligne ou en présentiel, comment la dosez-vous ? Et bien la dose idéale n’existe pas. Elle est difficile à maîtriser. Trop de présence provoque des angoisses chez les uns comme chez les autres, pas assez de présence signe la fin de la relation, par conséquent l’abandon de notre parcours. De nouveau de la main de Daniel Pennac, écoutons la voix d’une jeune prof de collège : deux phrases qui nous rappellent le besoin d’équilibrer ce dosage. Un besoin d’autant plus nécessaire dans l’enseignement en ligne.

« – Quand je suis avec eux ou dans leurs copies, je ne suis pas ailleurs. 

  Mais quand je suis ailleurs, je ne suis plus du tout avec eux… ».

Vous devrez gérer le contact avec vos élèves, définir, limiter le nombre de tâches, de retours et établir vos horaires de travail, programmer vos messages et gérer les notifications de vos outils… Vous risquez de trop vous fatiguer. Résistez donc à la tentation de l’école 24 heures sur 24, préservez votre jardin secret. Trop de présence peut nuire gravement à votre santé.

La collaboration

Pendant le confinement, les espaces collaboratifs éducatifs en ligne se sont multipliés, ce qui nous a permis de travailler sous une vraie approche actionnelle avec nos élèves, car ils ont ressenti un besoin réel de s’exprimer. La collaboration a favorisé la cohésion du groupe, la motivation de se retrouver en ligne leur donnait envie d’écrire et de partager des ressources. L’avantage pour l’avenir c’est que nous aurons toutes ces ressources déjà organisées et que toutes les productions de nos élèves auront laissé des traces, ce qui nous permettra d’avoir un corpus de travail très utile pour nos recherches pédagogiques et pour la préparation de nos cours futurs. Cet essor de la collaboration et du partage s’est produit également au sein des établissements éducatifs et sur Internet, entre des professeurs de différentes origines et contextes éducatifs. La gestion de cette collaboration sur les différents réseaux représentera également un enjeu pédagogique majeur pour les années à venir.

Le traitement de l’erreur

La prolifération de textes, de co-textes et de contextes collaboratifs sur Internet rend essentielle une nouvelle réflexion sur le traitement de l’erreur. Le pari pour l’approche actionnelle entraîne une plus grande tolérance envers les erreurs des apprenants et une gestion explicite de cette tolérance dans notre pratique quotidienne. Nous le savions déjà, le traitement exhaustif de l’erreur avait sa place uniquement dans certaines tâches attribuées, et en salle de classe, les erreurs étaient les bienvenues. Mais il n’est pas moins vrai que dans nos salles de classe, la plupart de ces erreurs étaient éphémères, elles partaient avec le vent. Or, la collaboration en ligne laisse une trace définitive des productions des élèves sur Internet. Toutes ces erreurs libres dans la nature nous font peur… Que faire ? Tout corriger pour que tout soit « propre » ?

La cohabitation pacifique dans les espaces collaboratifs de textes « propres » et des textes « avec des erreurs » a rendu plus visibles et durables toutes les erreurs propres de l’apprentissage, ce qui a provoqué une bataille entre nos convictions méthodologiques et notre correcteur intérieur avec ses « besoins de correction ». En effet, une nouvelle étape de tolérance envers les erreurs est essentielle pour l’intégration (enfin !) de l’erreur en tant que partie essentielle et nécessaire de l’apprentissage. Pour les niveaux A1-A2 surtout, un traitement de l’erreur dans les espaces collaboratifs, plus tolérant, plus subtil, plus sensible, plus proche de l’entraide et moins basé sur l’idéal contribuera à la co-construction de l’apprentissage, à la compréhension de la part de l’élève du processus d’enseignement-apprentissage sans culpabilité et surtout à la motivation du plaisir de la lecture, de l’écriture, de l’écoute et de la production orale, les quatre piliers qui aboutiront à la compétence communicative des apprenants. Avec le temps, les apprenants et les enseignants pourront observer comment ces fautes changent de nature, se font moins récurrentes. Car, et nous l’oublions souvent, ce n’est pas parce que nous corrigeons des erreurs qu’elles vont disparaître comme par magie.

Dans les espaces collaboratifs, avec des erreurs ou sans, l’altérité est à l’honneur. Chacun participe selon son niveau de langue, ses envies, ses bagages et ses capacités. La présence des élèves se construit par l’observation et par le partage des erreurs, des atouts, des différences et non par l’homogénéité des productions.  Bref, le plaisir partagé de la communication l’emporte sur les contraintes académiques. Et, comme en salle de classe, des fois, ça arrive, la musique résonne, et c’est de nouveau Pennac qui le décrit pour nous…

« Chaque élève joue de son instrument, ce n’est pas la peine d’aller contre… Le délicat, c’est de bien connaître nos musiciens et de trouver l’harmonie. Une bonne classe, ce n’est pas un régiment qui marche au pas, c’est un orchestre qui travaille la même symphonie. (…) Comme le goût de l’harmonie les fait tous progresser, le petit triangle finira lui aussi par connaître la musique, peut-être pas aussi brillamment que le premier violon, mais il connaîtra la même musique. »

À suivre…

Loreto Pérez Almeida

Références 

Mes padlets sur padlet.com/lperalm

Lectures

  • Daniel Pennac
    • Chagrin d’école, Éditions Gallimard, 2007
    • Comme un roman, Éditions Gallimard, 1995
  • Michel Serres
    • Petite Poucette, Éditions Le Pommier, 2012
    • C’était mieux avant, Editions Le Pommier, 2017
    • Morales espiègles, Éditions Le Pommier, 2019

Formation FLE, Méthodes FLE et ressources en ligne

    • Espace Virtuel, Éditions Maisons des Langues.
    • Méthodes Défi et Entre Nous, Éditions Maisons des Langues